"Pôle emploi, bienvenue en enfer"
Les trois psychosociologues qui ont conduit l’étude nous ont fait part de leurs premières conclusions.
C’est une première à Pôle emploi : une recherche indépendante,
financée par la région Île-de-France, décortique l’immense malaise qui
règne des deux côtés du guichet. À la demande du syndicat SNU-Pôle
emploi, Aby M’Baye, Lucie de Kerimel et Mourad Sassi, psychosociologues consultants au cabinet Trio, ont planché, onze mois
durant, sur l’impact de la fusion entre Assedic et ANPE.
Leur analyse est sans appel : loin de simplifier et de personnaliser
les démarches des usagers, la réorganisation du service public de
l’emploi a accouché d’une machine infernale. Qui attise les violences
des salariés entre eux et contre eux-mêmes (voir encadré), et des
demandeurs d’emploi envers les agents. « Il y a sans cesse des prises
de bec dans les agences, certains salariés en viennent aux mains. Et
les demandeurs d’emplois sont de plus en plus sous pression »,
témoigne ainsi Sylvette Uzan-Chomat, syndicaliste au SNU-Pôle emploi.
Pour les trois psychosociologues , ces tensions sont à imputer aux
désorganisations liées à une fusion « précipitée, mal préparée et
réalisée sans demander l’avis des principaux intéressés : les salariés
et les chômeurs ». L’incurie se niche jusque dans l’organisation
spatiale : les fameux « sites mixtes », censés regrouper le paiement
des droits et l’accompagnement du demandeur d’emploi, recouvrent en
réalité une multitude de situations. Sur un même secteur, on dénombre
parfois trois ou quatre « unités de production » distinctes :
plateforme téléphonique, accueil des demandeurs d’emploi pour le
paiement des droits, accueil pour l’accompagnement personnalisé, zone
de traitement des dossiers… « On espère que ce sera temporaire, dit
Sylvette Uzan-Chomat, mais vu le prix de l’immobilier, on n’est pas
près d’avoir de vrais bureaux. » En attendant, « les agents doivent
courir d’un endroit à l’autre. Ils ne savent plus qui sont leurs
collègues ni leur supérieur hiérarchique, et n’ont plus de bureau fixe
», raconte Aby M’Baye.
Outre l’isolement et la perte de repères, la constante mobilité
spatiale des agents conduit à « mettre à distance les demandeurs
d’emploi, ajoute Lucie de Kerimel. Un paradoxe terrible pour un métier
de service, qui fait beaucoup souffrir les salariés en proie à un
conflit de valeurs ». Le chômeur qui voudrait ainsi court-circuiter le
labyrinthique fonctionnement du numéro unique d’appel, le 3949, ne
trouvera pas davantage de chaleur humaine en se déplaçant à l’accueil
de son agence. Il sera invité à s’inscrire sur l’ordinateur de
l’agence, ou devra téléphoner, sur place, au… 3949 ! « Les tensions
sont très fortes à l’accueil, explique Mourad Sassi. D’un côté, les
employés de l’accueil se retrouvent à faire ce qu’ils ne savent pas
faire, c’est-à-dire gérer les bugs informatiques, et à ne pas faire ce
qu’ils savent faire, c’est-à-dire aider les gens. En face, les
demandeurs d’emploi n’obtiennent jamais de réponse, ce qui conduit
parfois à de la violence. »
Et l’afflux de chômeurs ne fait qu’envenimer la situation. Christine
Lagarde avait promis de limiter à 60 le nombre de demandeurs d’emploi
par conseiller, mais la crise a fait exploser les compteurs : « Les
conseillers suivent chacun, au bas mot, 200 demandeurs d’emploi »,
affirme Aby M’Baye. Il s’agit dès lors de juguler les flux. Dans les
bassins d’emploi les plus sensibles, les entretiens jadis réalisés en
trois quarts d’heure ont été compressés à vingt minutes. « On essaie
de gagner en productivité sur la relation humaine. Dans certains
endroits, la direction a demandé aux conseillers de ne pas regarder le
demandeur pour ne pas l’inciter à poser des questions ! », s’indigne
Sylvette Uzan-Chomat. « Non seulement le cœur de métier des
conseillers disparaît, mais aussi leur autonomie et leur savoir-faire.
Ils ne comprennent plus quel est le sens de leur travail », ajoute
Lucie de Kerimel.
Depuis un an, un glissement subtil s’est opéré : entre la mise en
place de la radiation automatique de ceux qui refusent plus de deux
offres « raisonnables » d’emploi et l’intensification des contrôles
sur les salariés, l’ambiance est à la suspicion permanente. «
Aujourd’hui le travail consiste moins à rendre service au chômeur qu’à
rendre des comptes à sa hiérarchie », estime Aby M’Baye.
Malgré tout, les résistances s’organisent. Certains salariés
n’hésitent pas à donner leur numéro de portable et leur adresse mail
personnelle aux demandeurs d’emploi pour nouer un semblant de relation
pendant le week-end. D’autres rivalisent d’ingéniosité pour repêcher
dans les méandres de l’informatique les lettres de radiation. Au
risque d’être accusés de complicité de fraude. « Ces petits refus
d’appliquer bêtement les règles permettent aux salariés de conserver
un peu d’éthique personnelle, explique Lucie de Kerimel. On peut même
dire que l’institution fonctionne uniquement parce que les salariés
mettent énormément d’eux-mêmes pour dépasser les incohérences de
l’organisation. » Pôle emploi n’en est pas à une contradiction près !
Une organisation du travail pathogène
Le 17 février, un cadre de la direction régionale du Pôle emploi
d’Ajaccio était sauvé in extremis par ses collègues. L’homme avait
écrit en lettres de sang « harcèlement » sur les murs des toilettes où
il s’était taillé les veines. À l’appel de l’intersyndicale, toutes
les agences corses ont entrepris une grève pour demander « une remise
en cause d’une organisation du travail déshumanisée et pathogène » et
dénoncer le « compteur macabre » de Pôle emploi. Depuis le début 2010,
une dizaine d’employés a en effet tenté de mettre fin à ses jours : «
On a du mal à mettre la main sur des chiffres précis, reconnaît
Sylvette Uzan-Chomat, syndicaliste. Mais c’est un phénomène qui s’est
amplifié de manière spectaculaire depuis la fusion, sans parler de la
prise de psychotropes et des arrêts maladie, qui ont explosé. »
Article de Politis - jeudi 25 février 2010, par Pauline Graulle